Posts Tagged ‘souvenirs du prologue’

Prologues de Belgrade

Sunday, August 1st, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbits, du 31 juillet au 7 août

Relié

Il y a entre la piste et moi un long fil continu, un long fil tissé de larmes, d’attentes, d’escargots, d’allers, de retours, de venues improbables, d’histoires rares, de passé, de présent-

de présent tellement présent

il y a aussi des fils invisibles qui vont de l’intérieur de moi vers le monde, il y a mille fils qui vont de moi vers la piste et de la piste vers le monde

ces milliers de fils tissent une grande toile, forment des liens -invisibles certes- mais profonds, des liens si profonds qu’il n’y a rien de serré, de compact, juste de la transparence pure.

Il y a entre tous ces fils des images en errance

et entre toutes ces images en errance des fils enroulés sur eux-mêmes comme de petits chiots sages et humides.

Il y a aussi des fils errants des fils solitaires des fils qui vont du monde vers le ciel et se perdent entre les regards des dieux.

On n’y suspend parfois, dans le doute.

Etouffé

un filet d’air un brouhaha quelques voix et déjà

un filet de voix – ta voix- et celles de tous ceux qu’on aime déjà

un filet d’eau, qui part de la source, et alimente toutes les sources

tous les cours d’eau, toutes les rivières -rivières et affluents

un filet d’air: un filet d’amour pris dans un filet d’amour

à la pèche nous sommes nombreux et souvent de plus en plus nombreux

heureusement il y a sur la terre juste assez de hauteur pour être si nombreux à lancer sa ligne

un filet de brouhaha de l’air vite nous pouvons étouffer d’une minute à l’autre, nous pouvons ne plus aller vers aucune évolution et rester seul dans une solitude sans fond sans faille une solitude qui ne fait aucun bruit, une solitude qui prend feu qui prend feu une solitude où l’humaine condition prend feu où il n’y a plus aucune chance de voir s’élever

un filet de terre

autant prendre de la vitesse et de l’avance

autant prendre dans ses filets le plus de pierres et de souvenirs possible

et les emener avec amour.

Bercé

J’apprends à becer la lumière

je prends le rayon solaire, le le reçois -puis je le réduis en poussière.

Puis j’apprends à nouveau à aimer la lumière.

Il y a chaque matin un soleil plus franc que la veille il y a chaque jour nouveau de la joie à se tenir là -face au soleil

la franchise de ses rayons me berce -ou l’inverse

je ne sais pas toujours voir dans la lumière

mais je vois ma main -elle est toute autre

j’apprends à bercer la main autre prise dans un rayon

j’apprends à être celui que je suis dans la lumière

la lumière est là

le jour l’emporte

je veux croire que le jour l’emporte toujours.

JE SUIS SEUL DANS UNE PIECE NOIRE ET SOUDAIN-

parce que je sais d’où vient la lumière, je peux donner de la clarté à toute chose, je peux donner de la vivacité à mes paroles

glisser le soleil à l’intérieur du langage,

feuille d’or entre les feuilles d’or.

Troué

Pas à pas un bruit pas à pas je regarde

ce qui entre ce qui sort ce qui entre à nouveau ce qui resort

petit à petit se construit une origine

dans ma famille il y a une façon de se regarder et de ne pas prendre en compte l’image de l’autre il y a une manière de se parler de se toucher le cerveau de se gratouiller le creux de la main avec le brin d’herbe de se mettre en chagrin de porter le chemin de ranger les affaires une par une puis toutes par toutes puis plus aucune

il y a une manière d’ouvrir la fenêtre et de voir parfois entre les gouttes quelque chose qui ressemble à une immense tendresse

il y a dans ma famille l’innaccueil la précipitation le précipité propre à chaque famille toute une mythologie qui commence avec la peur et continue dans la peur pour finir par se mordre la queue

sur une piste

quand l’homme qui est en moi devient la femme que je suis je sens

que je reprends souffle

ma mythologie est une bête sur une feuille d’arbre

elle n’est pas plus grande que ça, elle prend l’espace et le troue.

Radoté

l’écho répond présent

puis l’écho me reprend: cela commence par une longue vibration dans le ventre, cela remonte par l’échine, le long du dos, entre les omoplates, dans le cou -cela fait des frissons- il y a comme une lente remontée de l’émotion qui passe par tout le corps

j’y réponds

mot pour mot pour mot pour mot

l’écho me reprend comme une malédiction

mile choses reflétées mille pensées mille manières de se répéter

radot pour radot pour radot

le mot radoté rapporte gros, il y a-avec la petite distance du radotage- la possibilité d’une complicité, l’espace du “mot en trop”

il y a parfois aussi dans le mot radoté une autre image que celle à laquelle on s’attendait

le mot est l’écho de l’émotion traversée

elle est l’écho de sa propre sonorité

il remonte à la source.

Fini

Pour la dernière, on pourrait se mettre tous et toutes autour d’un feu, on pourrait se tenir par la main et tenir aussi des bougies dans la nuit qui feraient de petits halos autour de nous

Pour la dernière on pourrait tous se cacher les uns derrière les autres, faire de petites colonnes, de petites enfilades, se mettre en cercle dans un couloir et respirer le peu d’air

Pour la dernière on pourrait vite vite vite courir après la nuit comme dans un mauvais rêve du sang dans les yeux les yeux au fond des poches une écharpe mauve au cou de quoi manger dans un sac ou dans le ventre

on verrait la nuit devant nous et on foncerait droit sur elle

pour la saluer

Et ce serait le matin

on aurait fini de tourner, on aurait fini de se retourner, de reprendre, de recommencer les mêmes gestes

on en aurait fini avec la nuit qui revient sans cesse.

Pour parler ensemble,

il ferait jour.

Prologues de Pécs

Sunday, July 25th, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbits, du 23 au 25 juillet 2010


Matin


Le bel endormi il ouvre la fenêtre

je me tiens entre son rêve la fenêtre et le monde réel

je lui demande qui je suis

je lui demande d’où je viens

je veux pousser la fenêtre

il me répond que j’ai l’air triste sur la photo et il montre du doigt

quelque part à sa gauche

entre son rêve la fenêtre et le monde réel

Je pense souvent à cette fenêtre

je lui demande s’il pense que je suis une fenêtre

je lui demande d’où je viens et il me répond que je suis sa fenêtre que je suis ouverte et que je donne sur la rue

Il y a de concert entre nous comme une lente évolution du doute vers l’incertitude puis de l’incertitude vers le jour

Je veux pousser la fenêtre

je veux construire un autre monde

Non l’homme idéal n’est pas mort

non l’homme idéal n’est pas mort et la femme est comme un gros fruit mûr

prête au panier.

L’homme idéal n’est pas mort je l’ai rencontré

je l’ai rencontré, j’ai coupé mon corps

et je lui ai pris la main.

Il y du vent

Il y a du vent.  Les dieux sont en colère.

Mon père me dit: ”Il y a du vent. Les dieux sont en colère.”

Puis mon père me dit: “C’est une image.

Imagine dans les cieux (car les cieux sont comme les dieux, pluriels), Jupiter se met en colère et vocifère. Les nuages se déplacent et créent des courants d’air.

Mais en fait, ma cloche à pédales, les dieux n’existent pas.

Il n’y a personne là-haut. C’est vide. Enfin, pas complètement. Pas tout à fait. Il y a les nuages, il y a la pluie, il y a l’air, il y a le vent.

Mais les dieux n’existent pas.”

Ah.

Mon père me dit que ce n’est pas parce que les dieux n’existent pas qu’il ne faut pas se poser la question des dieux.

C’est à  dire: bien que je sache avec ma raison qu’ils n’existent pas, qu’il n’y a rien là-haut, je peux quand même lever les yeux au ciel.

Prologues de Budapest

Sunday, June 20th, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbits, du 19 au 29 juin 2010

Parfois je doute mais heureusement j’ai des visions

J’ai parfois le doute.  Je doute parfois qu’il se passe quelque chose à l’endroit où je suis. Je doute parfois qu’un de mes mots puisse mettre le doute là où jusqu’alors il n’y avait rien.

Mes mots sont comme de petites aiguilles qui s’insinueraient sous la peau des êtres que je rencontre et que je raconte. Il y a si souvent sur mon chemin des êtres chargés d’émotions.

Il y a aussi des images, des images qui sont autant d’êtres à la fois. Des images dont je ne doute pas, et dont je crois je ne douterai jamais.

Sur mon chemin, les êtres et les images forment des mots gigantesques qui m’habitent.

Où j’habite, ils vivent. Où ils vivent, je vois.


Pour toi

J’aurai la force.

J’aurai la force de ramener dans mes filets des pierres lourdes et lumineuses.

Je choisirai la plus belle d’entre les pierres, dans sa lumière la plus pure

Je la porterai contre moi.

Des pierres lourdes et lumineuses et parmi elles, une pierre dans sa lumière la plus pure.

Cette pierre qui n’est que pure lumière et toute l’histoire de cette pierre,

je la déposerai au fond de mon corps.

Tu tourneras vite vite vite

Connaissance et vivant sont de grands enjeux, est-ce  que tu le sens? Est-ce que tu sais qu’il ne faut pas forcément être toujours courageux mais toujours savoir l’être au bon moment sinon tu peux courir longtemps, tu peux courir longtemps et moi  je peux chercher les mots très longtemps et toujours ne rien trouver à te dire car finalement c’est de ça qu’il est question quelque part.

Je peux écrire des poèmes à l’infini et tu tourneras vite vite vite.

Cirque en dur

Nous ne faisons pas du cirque mou

Nous faisons du cirque dur

ou (je développe)

Nous ne faisons pas du

cirque ça c’est le cirque

ou ne faisons rien

d’autre que ça- du cirque !

Le cirque avec le cirque

Le cirque dans le cirque

Le cirque cirque

Le cirque2 voire même le cirque

Cube

Le cirque dur dans le cirque en dur

Strong circus inside concrete circus

C’est-à-dire cirque avec petites et grandes histoires, efforts, agrès.

Ça parle aussi.

Morts et vivants

Les morts ont des anges gardiens

Les vivants n’en ont pas

Ils e méritent pas –de leur vivant – d’être gardés.
Une fois morts les vivants peuvent faire don d’eux-mêmes

à la postérité.

Un corps vivant

Respire encore

Un corps mort

Prend de la place

C’est pourquoi on l’enterre ou on le brûle

Problème d’espace

Question de survie

Et aussi parce qu’il y en a d’autres qui suivent – ils poussent – ils poussent

Ils ont des choses à dire avec leurs jeunes corps vivants –

Des choses sur la vie justement.

Prologues de Roumanie

Tuesday, June 15th, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbits à Iasi, du 11 au 13 juin 2010

1er soir

Il a fait tellement chaud que le prologue du premier soir s’est évaporé.

2e soir. Poème-pensée (coquelicot)

Une petite pensée à ceux et celles qui arrêtent parfois d’être ce qu’ils sont

La fleur pousse

La phrase croît

L’homme debout avec sa peau ses nerfs ses os et à travers sa peau son sang

Une petite pensée une petite fleur une parole simple une phrase simple

Très peu de chose en somme si ce n’est le désir de

Une petite pensée un coquelicot fragrant

Pour celles et ceux qui portent en eux le désir de

A priori je parle souvent j’écris toujours je parle toujours et je ne dis pourtant jamais la même chose c’est plutôt un peu chaque fois la même chose qui se dit en moi et se répète à l’infini et de quoi

parle

cette chose

Elle dit que ça peut venir de partout et qu’on ne s’y attend pas et

bla bla bla jusqu’à l’infini, à l’infini.

3e soir.  Poème avec une proposition de réponse

Ne pas renverser les enfants au bord de la route ou bien

Ne pas laisser les enfants au bord de la route

Même chose pour les chiens.

Renverser les enfants avec les conventions et les adultes

Renverser le monde des adultes avec la force des enfants qui attendent au bord de la route

Qui attendent le bus ou bien

Que leurs parents viennent les chercher

Attendre le lever du soleil avec ces mêmes enfants

Toujours prendre la douceur où elle se trouve profiter du silence

Faire naître dans le regard de l’autre le lever du soleil     oui   c’est sûrement ça la réponse

Faire se lever le soleil dans le regard de l’autre

A force de le regarder.

Prologues de Modéna

Monday, May 24th, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbits à Modéna, du 22 au 29 mai 2010

Générale : un homme dans le désert

Dans un profond désert il y a un homme qui veut à tout prix trouver de l’eau. Il a une seule idée en tête, trouver de l’eau. Il sait qu’il est en plein désert et qu’il est destiné à mourir de soif. Ses yeux sont secs, la salive lui fait défaut mais il veut trouver de l’eau. Il sait qu’il va mourir et pourtant il cherche. Il cherche, il cherche, il cherche. Il n’a peur de rien, ni des ennemis qui peuvent se présenter sur son

chemin

ni de la nuit froide ni du jour chaud ni des serpents ni des imprévus ni de sa propre peur. Il n’a peur de rien, il a seulement peur de ne pas trouver d’eau et de devoir renoncer à son désir le plus cher.

Il peut errer encore plusieurs vies, qu’importe.

Pourvu qu’il garde son désir intact et qu’il continue d’éprouver de la soif pour l’existence.

Mon père

Terre promise. Etendue d’eau. Terre promise. L’enfance est un point d’eau dans le désert. Les petites filles font des caprices. Je me souviens très bien du visage de mon père, la première fois qu’il m’a tirée par les cheveux. Il ressemblait à un dieu grec figé dans le marbre. Air de courroux, bouche crispée et toutes les rides de son visage tendues, dessinant des sillons olympiens. J’arrivais à le mettre dans des états de colère folle. J’avais souvent le dernier mot et réponse à tout. Je claquais quelques portes. Mais parfois je me demande vraiment si je ne le mettais pas exprès dans de telles colères juste pour le plaisir de le voir avec ce visage de Neptune.

Enfance terre promise si je pouvais entendre mon père se mettre en colère.

Je suis une petite gorgone.
Je vis à une époque qui n’existe plus- alone.

Les mouches

A cause de la chaleur, toutes les mouches s’étaient réfugiées sous le chapiteau, cela battait des ailes dans tous les sens, cela faisait un doux petit bruit, légère ventilation, frôlement d’ailes, un minuscule zéphir, un papillonnement, léger, léger, léger…

Toutes les mouches s’étaient retrouvées et battaient des mains, des ailes. Cela faisait quelque chose comme un ballet d’ondes adorables et elles parlaient, elles se parlaient ces mouches, elles étaient même fortement volubiles.

Conciliabule de mouches qui se projettent dans l’avenir.

Que disent les mouches quand elles ont chaud ? Pareil que les humains : j’ai chaud, je vais mourir de chaud. Puis elles font leur boulot de mouches, elles volent, elles décident de continuer de voler.

Et elles le font, plutôt bien.

A croire qu’il suffit d’avoir chaud pour voler.


Ophélia

Faire un son se souvenir

l’étang

le vide

faire un son avec ses mains avec son souffle avec une brindille entre ses doigts

faire un son et écouter le silence qui vient après le son

l’étang

le vide

l’étang

le vide

l’étang

le vide

l’étang etc etc etc etc etc etc etc etc etc etc etc                                                                etc.

Au fond la résonance d’un cri.

Qui est celle qui s’est noyée ? Ophélia ? Ophélia et ses longs cheveux

absorbant l’étang comme une éponge

l’étang le vide et l’éponge et quelque part sur la rive                                    le caillou

Dans un souvenir il y a toujours un son un bruit ou la réminiscence

d’une mélodie

ce petit rien

raclement d’une gorge qui fait que l’on distingue la voix de l’être aimé de n’importe quelle autre voix

et qu’on pourrait se jeter dans l’étang

pour noyer le vide

étouffer le son

et retrouver l’écho du souvenir lesté tout au fond.


Sur la blessure d’amour

Il y a eu un temps pour le vide un temps pour la vague un temps pour

l’amour puis

le vide s’est renfloué la vague s’est ensablée l’amour

désincarné

Reste une forme, une forme dans l’air. Epurée.

Epure –fausse joie de l’épure, douloureuse sensation de dépoussiérer le monde autour de soi

J’ôte je retire  j’amenuise j’enlève je réduis au strict nécessaire

J’ôte je retire j’amenuise j’enlève j’enlève j’épure mon monde et la vision que j’en ai

C’est simple

Il y a bien eu ce temps pour le vide ce temps pour la vague et ce temps pour

l’amour

Puis le vide s’est renfloué j’écope

Rien n’est pire que cette blessure.

Sur l’épuisement

Plutôt que de faire, peut-être ne pas faire ou ne pas faire grand-chose. Ne pas regarder vraiment le ciel mais regarder juste à côte là où  le petit nuage passe.

Autre chose pendant que j’y pense: il y a dans l’épuisement une chose sûre et certaine. C’est qu’on n’épuise rien autant que l’être. On n’épuise même finalement que soi-même.

Plutôt que de s’épuiser pourquoi ne pas regarder aussi juste à côté du ciel juste entre le nuage et soi-même? Là où se mélangent les couleurs et toutes les matières, la pluie, les villes.

La tournée ressemble à une longue chanson sans début ni fin, une simple mélopée, une simple chanson avec couplet refrain couplet refrain

ritournelle.

Prologues de Ferrara

Saturday, May 15th, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbits à Ferrara du 11 au 15 mai 2010

Mettre colère en terre pour Audrey

je retire ma colère

comment on dit cela en italien ?    tout est humide

Même l’air, l’air est

humide

aero e umido ?                                  je reprends- donc je retire ma colère

je retire ma colère et je la plante              là.

elle remue sous terre, écoute. Ecoute ma colère elle remue sous terre

elle la soulève la terre…………………

elle remue la terre elle en a rejoint d’autres c’est sûr. Elle a rejoint

d’autre colères, écoute la rumeur des colères amassées, elles se propagent

comment on dit en italien, les colères se sont retrouvées et elles se

propagent, ensemble elles se propagent            allez courage, allez courage

une fois plantées les colères se taisent,

on m’a dit :plante ta colère, plante-la là et                      elle se taira

donc je l’ai mise à côté enfouie dans la terre dis dis dis dis

tu crois que j’ai bien fait ?

et si ma colère se déplantait comme une pince ?

si l’air était trop humide et aussi l’herbe et aussi l’être

l’être même de ma colère ?

Je me sens apaisé je pense que je peux tourner la page.

J’ai enterré ma colère.

A vous les studios.


Le mal des amis pour Jean


Le mal des amis                              la disparition des êtres chers

une béance    trou profond immonde sans œil tempête dans

mon verre d’eau

mes amis je pense si souvent à ceux que j’aime

trou trou béance profond puits sans fond où disparaît l’ennui

l’ami

la pluie

j’ai le mal du pays des moutons, des brebis blanches, une forme de pureté dans le pelage me manque. Mes amis sont : ceux qui n’ont pas le même pelage que moi.

Si l’être cher disparaît c’est un repli de l’être si l’être cher meurt

c’est la terre qui tonne c’est la terre qui meurt ce sont toutes les terres, toutes

les brebis au doux pelage qui disparaissent d’un coup, plus aucune similitude

entre le monde et moi                                                          une tempête

dans ma vie un orage et je pense au bonheur d’être inondée inondée

d’amitié

Si je peux penser au ciel                                     je pense au ciel.

Têtecoeurcorpsraison pour Rémy


j’ai du mal à respirer

têtecoeurcorpsraison

j’ai du mal à respirer chagrin à la tête chagrin au cœur

au corps

aucoeuraucorpsàlatêteàlaraison

je veux rentrer à la maison

problème

j’ai du mal à respirer je respire mal et la maison

est loin

elle est loin je respire mal je dis                         je respire mal je n’arrive

pas à respirer

tête cœur corps raison peut-être ailleurs le problème sera

que le problème sera le même j’ai du mal à respirer j’ai du mal

tête cœur corps tronc la raison a disparu

je l’ai perdue peut-être je l’ai perdue c’est ça le problème je respire mal

ma raison me fait mal le chagrin me fait mal

à force d’être sur la route on                         perd                             ses repères

plus de porte plus de trousseaux de clés plus de porte

on perd la clé on a oublié ce que c’est                          ouvrir une porte

j’ouvre la clé par le bout du nez c’est absurde

je t’embarque je te mène à la barque par le bout du nez

je prends la tête le cœur le corps la raison et je fais le tronc

pour faire de mon chagrin un arbre immense où me suspendre toujours


Toutes les fourmis se ruent sur le sucre pour Kilian


Jusqu’ici on avait juste fait les présentations. Quelques représentations.

Dès maintenant le vent se pose, les questions tournent -hic et nunc:

comment s’aiment les enfants? Peut-on vivre dans le bruit? ”Brouhaha” est-ce un mot, un état ou autre chose? Où va la fumé du feu une fois que le feu est fait? Qu’épargnons-nous, que mettons-nous de côté? de nous? L’autre?  - l’argent?  - le temps? Qui sommes-nous avec ce rien comme langage et peut-être quelque chose en commun?  Vivre est-ce un concept, un verbe, du “grand n’importe quoi”? Ou simplement l’action qui nous empêche d’être là -ex nihilo? Si l’acte de vivre se fait à mon insu, à qui m’en prendre? Tu connais la réponse?

Je peux être le seul avec ma logique et je peux être le seul réel

ou bien

je peux faire apparaître un monde qui appartient aux autres actants.

“Cher Jean-François Marguerin bonjour” pour Fragan

Sous la pluie pas de répit les gouttes tombent comme des gouttes d’eau.Les gouttes tombent et font un bruit de fer,il fait un temps à ne pas même mettre un chiot dehors un chiot sans sa mère un chiot au poil mouillé un chiot au regard humide.

N’ayons pas peur de mettre nos enfants sous la pluie ils seront plus forts ils connaîtront quelque chose des intempéries

Mais nos chiots gardons-les à l’intérieur de la maison.

Je suis comme un petit chiot assis dans mon panier je serai mieux dans ma niche je serai mieux sous une couverture ou même tenue en laisse je serai mieux partout sauf comme un petit chiot sous la pluie

N’ayons pas peur de tenir nos enfants en laisse je répète n’ayons pas peur de tenir nos enfants en laisse et nos petits-enfants et toute notre famille tenons-la en laisse tenons le monde par la laisse qui est accrochée à notre cou et n’ayons plus peur ni de la pluie ni de l’extérieur.

Prologues de Rome

Sunday, April 25th, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbits à Rome, du 24 avril au 1er mai 2010

Liquidité

Avec tout l’amour du monde, je pensais aujourd’hui pouvoir dessiner un nuage et parler d’amour tout le temps comme une grande pluie inondant la planète. Je sais que cette vie prend sa source dans une grande humidité. Je sais qu’il y a à la base de tout cela un courant, un fleuve, une marée. Je tourne, je prends de l’élan et je tourne toujours plus vite. Je pense qu’à force de prendre de l’élan je vais me transformer moi-même en pluie. C’est à dire -mon dieu! j’ai du mal à exprimer ce désir de liquide ce soir- c’est comme s’il y avait une course en moi, un long épuisement, qui se manifeste par l’envie d’aller pisser contre un arbre. Je suis comme cet arbre, je reçois l’eau, je m’égare.

Disons que si j’avais pu me transformer en matière, je me serai transformé en pluie. Si j’avais pu aussi croire en quelque chose de beau, je l’aurais fait.

L’écrivain commence à se souvenir et à écrire (il se met enfin au travail)

Senteurs de magnolia. J’ai traduit des textes d’Ovide et de Cicéron.

Le petit-déjeuner était bon. J’ai pris plusieurs petits croissants fourrés, des fruits et un yaourt. Le café était mauvais mais je l’ai déjà dit: j’aime le mauvais café.

Je raconte l’histoire de ma femme dans un gros livre. Je raconte comment elle est entrée dans ma vie comme par une fenêtre, habillée d’une grande robe blanche, masquée à la façon d’une héroïne de roman. Elle sentait fort le magnolia.

Tous les textes que je traduis parlent d’amour. De sexe et d’amour.

Ma femme avait un sexe en forme de magnolia.

Il n’arrive toujours pas à écrire mais réalise où il est

Entrée sur la piste. Rome. Ville du cirque. Des jeux, du pain.

Je crois que nous sommes à la bonne place. Je suis sûre qu’il va falloir trouver exactement la bonne chose à dire sinon on va nous jeter à la fosse aux lions.

L’écrivain entre dans la piste, il est au centre du cercle, il prend son envol et de sa plume trace un angle sur la page blanche. Sous cet angle il décide d’écrire son nom.

L’écrivain est venu à Rome pour écrire bien sûr.

L’écrivain est venu prendre le temps d’écrire et de parler d’amour.  Mais il n’arrive pas à écrire une seule ligne. Pourtant il ne cesse de penser à sa femme. Il sent encore son parfum. S’il pouvait il irait se promener avec elle dans les rues de Rome.

Ils boiraient un café ensemble au Saint Eustachio, ce serait succulent, car c’est toujours succulent de boire un café avec l’être aimé.

Histoire de vague

Ce soir il avait le vague à l’âme. Rome sans elle ressemblait à un long poème épique sans rythme et sans drame.

Il respirait profondément. Il respirait pour deux.

Comment être courageux? Toujours courageux?

Il prit un bout de  papier et écrivit quelques commandements:  monter les escaliers quatre à quatre, faire l’amour en vrai, en rêve penser à quelque chose de beau, à l’oiseau, à la carafe d’eau, à l’éclat d’une voix dans un corps esseulé. Sa voix.

Le vague à l’âme se combat par la vague de l’émotion. La vague de l’émotion est une grande vague qui vous submerge. La seule vague capable d’anéantir le vague à l’âme sans faiblir. La seule vague emportant tout sur son passage, terrible, vive, libre.

Préméditer n’est pas jouer

Pour écrire un mot, l’artiste prend souvent un peu d’élan, comme pour effectuer un saut.

L’écrivain regarde l’artiste prendre son élan et il se demande s’il peut opérer de la même façon. C’est à dire prendre du recul par rapport à la situation ou au paysage qu’il veut décrire, donner une petite chiquenaude de rien du tout à sa plume et

la laisser aller d’elle-même sur le papier. Peut-être qu’elle irait de l’avant toute seule, sans jeter un regard en arrière, sans être atteinte de nostalgie, sans regarder vers le passé qui, si souvent, empêche l’écrivain de commencer vraiment à raconter quelque chose.

L’artiste de cirque ne prémédite pas son geste. Il l’anticipe. Il prend de l’élan, son corps a mille fois répété répété répété répété le geste. Le geste est là, il est vraiment là.

Le geste est là.

Beau comme un geste pur.

Panem et circences

ça chauffe dans l’arêne. Le colisée est en feu. L’écrivain se sent inspiré, plume dévorée, tout son corps n’est qu’une grande feuille vierge prête à toutes les intrigues.

au coeur de la piste il y a son alter ego, le coeur d’un homme en train de s’enrouler sur lui-même, et de se dénouer.

C’est un brasier.

Le foyer de l’écriture est chaud, vivant.

Le cirque est un jeu. L’hitoire prend corps.

L’écrivain seul doute encore.



Prologues de Reims

Wednesday, March 3rd, 2010 by Marion Colle

Prologues de Reims, 1er au 4 mars 2010


La bonne place

1. Dominique 

 Il y a un homme tout penché. « Ne vous inquiétez pas, ils font les acrobaties à votre place. »

Toujours la peur de ne pas bien voir. L’homme penché s’appelle Dominique.

Dominique est bien assis maintenant. Il a « une bonne place ».

 

2. Voir et bien voir. Petit aperçu des attributs de la « bonne place »

Voir : avoir en face de soi du visible. Les yeux sont en face des trous, le regard dirigé vers le visible : ça coïncide, l’image est là, dans sa totalité, elle s’offre à nous. L’œil la saisit. On a vu.

Bien voir, c’est être à la bonne place. « ça va là ? On est bien ? » ou encore (à l’hôte de salle) : « Monsieur, s’il vous plait, quelle est la meilleure place pour bien voir ? Il vaut mieux être assis où ? »

La question de la place. De la bonne place.  La bonne place où l’on voit bien. Où est-elle, en définitive, cette « bonne place » ? Pourquoi est-elle si spécifique, tant recherchée ? Qu’est-ce qui la définit ? Est-ce le  « bon endroit » ? Le « bon angle » ? Les deux à la fois ? Bien voir, est-ce une question de quantité ou de qualité ?

Au cirque, bien voir pourrait se définir comme « avoir le maximum de visible devant soi (à défaut d’avoir des yeux derrière la tête) », c’est à dire être face aux artistes et aux choses spectaculaires qu’ils proposent, en phase avec « ce qui se passe ».  La visibilité est bonne. Rien ne vient perturber ma vision, « ce qui se passe » là-bas, sur la piste, arrive directement jusqu’à moi, sans obstacles, sans que ma vision ne soit entravée par  un autre regard, un corps, un mât de chapiteau, un poteau. Le champ est libre, je suis tout à mon regard et mon regard est dirigé au centre, là où l’action excite l’espace.

Mais l’espace du cirque est rond. On aurait tendance à dire qu’on voit bien partout. Or, le spectateur qui se questionne et tourne autour de la piste, à la recherche de « la bonne place » semble vouloir nous démontrer le contraire. On ne voit pas partout pareil. Il y a des endroits où l’on voit mieux, où l’on est mieux, pour voir. La vision est singulière. Même en cercle, il y a des angles qu’on préfère. Certains grimpent en haut des gradins, persuadés qu’ « on voit mieux d’en haut », car la vue est globale et surplombe la piste. D’autres restent en bas, pour « être plus près », car pour eux c’est la proximité qui donne sa consistance à leur vision du spectacle. Chaque spectateur cultive son rapport à l’espace de représentation. Un rapport singulier qui se définit par des règles de distance – d’ici je vois bien- et d’adéquation entre moi et la chose vue : « la bonne place » c’est hic et nunc, ici et maintenant, précisément là où je profite au mieux de ce que je vois. Tout cela se joue aussi dans un rapport à l’autre, un autre voyant : « est-ce que je vais bien voir » signifie aussi « est-ce que je ne vais pas moins bien voir que l’autre qui est en face de moi », et que je vois bien d’ailleurs, « ou que l’autre qui est à côté de moi ».

Où suis-je ? Avec qui? Pourquoi ? sous-tendent la question de « la bonne place ». En fait, les gens –le public- viennent au spectacle. En prenant place dans le chapiteau, en se plaçant consciencieusement au bord du cercle, ils prennent conscience de là où ils sont, de l’acte qu’ils vont accomplir : regarder ce qui est montré. Donc, ils ne veulent rien manquer, ils veulent tout voir.

Le désir de trouver « la bonne place » est un désir de jouissance sans limite. Un désir d’épouser le visible sans en perdre une miette. Un désir de participer. Accomplir ce désir c’est devenir public et le verbaliser. « Là on est bien ». On est bien parce qu’on voit bien. Voilà. Donc on pose nos fesses, on prend possession du lieu et on est prêt. Prêt à exercer notre pouvoir ; privilège du public : le pouvoir de voir.

Le spectacle peut commencer.

 

3. Dominique (bis)

Il y a aussi un critère important. Tout en haut des gradins, on peut s’adosser aux grilles. C’est plus confortable.

Au Manège de Reims, il y a des sièges partout. Cependant, Dominique s’est assis près des marches. Il peut étendre ses jambes.

Le confort, c’est important (citation).

 

Filet à émotions, filet à papillons

D’abord : les émotions en boîtes comme dans des corps

D’abord : des corps qui tournent avec leurs ombres

D’abord : des ombres qui sont nous-mêmes

D’abord : un début d’envol.

Puis plus rien.

Nous serions là pour vous expliquer pourquoi nous en sommes là.

Nous sommes comme des sacs de voyage, mais nous portons seulement les sacs.

La machine perfore la feuille de papier, les papillons s’envolent.

Petite prière: que les émotions restent.


Annexe:

Le désir. Le pourquoi. La nécessité. Le pourquoi du désir. Le désir de la nécessité. La nécessité du désir.

Les mots sont des efforts qu’on s’efforce de faire, avec la bouche, avec son corps.

On habite à quelle adresse? Où peut-on s’écrire des mots d’amour les uns aux autres?


En vrac depuis la générale

Je ne pense rien. J’aimerais prendre quelqu’un par la main.

Les mots sont une fourniture.

Les êtres sont parfois en manque total.

Les anges passent sous les trains.

Il y a des bactéries qui traînent, des bouteilles d’eau, des pulls, du vague à l’âme.

Les arbres tombent –c’est la tempête.

Je ne pense rien. J’ai l’energie de grands spectacles.

Est-ce qu’on pourrait ouvrir le rideau ?

Prologues de Paris

Monday, February 1st, 2010 by Marion Colle
Urban Rabbits, du 20 au 31 janvier 2010
L’homme du dehors et le cloporte
Je regarde une porte.
Je pense à mon père.
Je pense à ma mère.
Je pense au monde.
La porte ne s’ouvre pas.
Avec mon père, ma mère, avec le monde, je reste dehors.
Avec toutes mes pensées, je reste dehors.
Je suis: “l’homme du dehors”. J’imagine que l’intérieur est de l’autre côté, qu’il y fait chaud, qu’il y a de tout, en abondance: du vent, des femmes, des chevaux, de l’eau, des forêts, des villes, du feu et du fer. J’imagine qu’à l’intérieur, ça vaut vraiment le coup de vivre, qu’on y connait l’attente, le soupir, le désir et l’angoisse.
Ici, où je suis -dehors- dans le froid- face à la porte close- rien ne bouge. Autour de moi, l’immobile est roi. L’oiseau se fige, l’arbre est trop vert ou trop sec, le lion n’a pas de proie, le sexe n’existe pas, rien ne se meut, tout est droit, tendu, érigé, comme un monde-phallus où je suis le seul à exister, à la verticale. Il y a la porte. Il y a moi.
Je mange-jedors-je prie. A genoux aussi, je fais caca. Et je regarde la porte.
Mon père est mort quand ma mère est passée de l’autre côté et moi j’ai cette peur terrible: suivre le destin à la trace comme un bon vieux chien de flic, et mourir là, aux pieds d’une porte métallique, les yeux révulsés -overdosé du dehors- mourir sans avoir vu, être mort dehors, n’être plus, nul part.
Dehors, la mort est effrayante.
Je veux retrouver ma mère, passer le seuil, fouler avec elle l’herbe de l’intérieur, être à nouveau dans son ventre, toquer à la porte – ça résonne- j’entre- être courageux, à ce moment-là- naître- lui plaire- ouvrir des yeux neufs- apprendre le tissage des liens.
Je regarde la porte.
Je regarde mon père.
Je regarde ma mère.
Je pense au monde.
J’y pense de toutes mes forces.
Mais la porte ne s’ouvre pas.
La porte du monde ne s’ouvre pas.
Je reste à l’extérieur de moi-même.

Pourtant, mon corps est limpide, le temps s’écroule, la roue tourne, il y a de l’eau au moulin, des choses à se dire, du réel à creuser et le temps de ce creusement, la sensation d’aimer et la secousse de l’amour: le paysage tremblé, l’homme libéré, l’écume de l’être à nu, un cloporte.

La clé est sous la porte.

L’homme à barbe
L’homme à barbe serait effectivement l’homme viril par excellence -le poil dru lui conférant aisance, classe, piquant et un rien de sauvagerie.
L’homme à barbe est pourtant un homme mort. Traqué par ses compagnons de chasse, chassé par ses prédateurs, harcelé par les femelles en rut, il vit une vie de tous les dangers, chaque instant est périlleux -son existence ne tient qu’à un poil- parfois on le rase de nuit, à son insu, sans lui faire mal.
Pour toutes ces raisons, l’homme à barbe est en train de disparaître de la surface planétaire. Comme Superman, MacGYver et Bruce Willis, il se fait rare, se masque, se protège, mène une double vie, privilégie les relations privilégiées, ouvre des comptes en banque, dirige des entreprises, partage son temps entre vie privée et profession d’emprunt, se déguise, rase les murs, se montre à la télé, récolte les médailles, cultive les jardins, les républiques bananières, les secrets d’états, les bananes plantains. Il a quelques nains de jardin, deux ou trois nègres, des domestiques, des tics, des coachs, des tocs, des costards, du fric, du froc, du frac, des devoirs, il a la gniaque, le pouvoir, séduit à tours de bras et regarde le monde de haut en bas.
La barbe a poussé, elle a les dents longues.
Pourtant, sous chaque barbe se cache un homme nu, fragile, un père, un enfant. Il y a aussi des hommes barbus par inadvertance, par style, par peur, des hommes barbus de nature, ou que le chagrin embroussaille, des hommes à la barbe folle, des forêts vierges, des visages en friche, en jachère, des barbes qui sont des terres à elles toutes seules, des terres d’accueil, d’asile, de repli, de mystère.
Tous les hommes à barbe ne sont pas des superhéros ni des hommes de pouvoir.
Il existe, l’homme viril et fragile, qui se tient là, barbu dans l’existence, tendre comme un roseau, profond comme un buisson d’amour.
Mais il faut bien avouer que le cliché de l’homme à barbe est tenace, il a le poil dur. L’homme-hérisson fait peur. L’homme effraie. L’homme avec son bambou entre les jambes, sa semence entre les branches, l’homme tapi au fond de l’homme qui cherche encore sa place, son vrai visage, son vrai nom, sa raison de vivre, cet homme-là si étranger à son propre corps, cet homme-là s’habille pour sortir, se rase et sort.
Est-il prêt à tout recommencer? A sentir fort? A muer? A aimer? A se montrer tel qu’il est? A avoir mal?
S’il est de mauvais poil, s’il pleut, saura-t-il s’adapter?
(à suivre…)
D’abord le chemin. Ensuite, la femme.
J’ai mis ma famille dans mon sac, quelques habits, quelques objets, deux ou trois biscuits et je suis parti. Je ne savais pas où j’allais, mais j’étais parti. J’ai pris un chemin qui tournait, tournait, tournait…

Donc, j’étais sur le chemin. J’étais parti. J’avais choisi de partir sur ce chemin-là car je cherchais une femme. Une femme idéale, pas fade, aux yeux opalins.

Maintenant que j’étais en route, je doutais. Avais-je pris suffisamment d’eau, pour ne pas avoir soif? Les objets que j’avais fourrés en hâte dans mon sac me seraient-ils utiles?  Et mon histoire? A quoi allait-elle ressembler? A n’importe quelle autre histoire?

Je suis un guerrier. Un guerrier en quête d’amour.

La femme dont je rêve existe, j’en ai rêvé.

Si j’ai la force de la trouver, et je l’aurai, je l’épouse. Si elle n’est pas d’accord, pour une raison ou pour une autre, je l’épouse. Si je suis trop fatigué pour lui faire l’amour, je m’endors sur son sein, comme un héros grec.

Mais d’abord: le chemin. Ensuite, la femme.

Créer un monde

Créer un monde, même amputé, créer un monde ensemble, même amputé, créer un monde qui tient sur une seule jambe.

Alors il faut un verre doseur, en verre, une dose d’humour et de sucre. Mettre aussi de la voltige, du vertige, des ailes de papillon, des regards tendres, de la douceur, des bonbons, des choses sucrées et aussi des choses qui sentent bon. Mettre un homme nu qui tourne, un homme dont les parties génitales se balancent doucement comme un pendule, un homme horloge, un homme qui compte les secondes, qui regarde les heures défiler, qui tourne et ne cesse de tourner et soudain qui s’envole.
Un homme qui n’a pas peur de voler car c’est dans sa nature, un homme qui prend son élan pour créer un monde, même amputé, même castré, mais qui se donne tout entier.

Jean de la Tere, Jean de la Lune

Jean de la Terre, Jean de la Lune. Le soleil entre dans le corps de Jean. Le soleil le berce, l’endort, ses yeux se ferment, les rayons sont forts. Jean et le soleil s’endorment.

Il monte dans les hauteurs, s’assoit sur un banc et regarde le monde sans lui. Le monde-spectacle, le monde-obstacle, le monde qui est lourd, vaste et nu. Comme la lune. Comme la piste. Jean entre en piste. Ou plutôt -il se regarde ne pas entrer en piste. C’est irrésistible et tendre, un moment suspendu: ça se joue en bas, sans lui, et son regard est plein d’inquiétude.

Le soleil rayonne, Jean rayonne et quitte les gradins. Le chapiteau s’endort, Jean s’endort, la Lune veille. On n’est jamais seul quand on aime et qu’on est aimé.

Puis- tout redevint presque comme avant. Sans aucune hésitation.

Samarcande

Je suis retournée à Samarcande en septembre. Le soleil était enore fort. Sur le marché, les épices flamboyaient. Les femmes et leurs fichus bariolés -motifs à fleurs- étoiles de bleu- étincelaient à pleines bouches: dents en or, coeur ébouillanté de sel, cannelle. Je suis comme elles, toujours comblée, accroupie dans un rayon de soleil.

Je me sens bien à Samarcande. Là-bas les rues sont larges. Il faut que je vous raconte la beauté, la beauté de cette ville. La nuit, à Samarcande, il n’y a pas de lumières dans les rues. On erre de trottoir en trottoir, entre chiens errants et trous d’égoût, il n’y a aucune autre âme que la sienne. Il fait nuit noire et pourtant le sol est chaud. On y voit clair.
Cette ville resplendit de l’intérieur. Elle est inondée, dorée et profondément bleue.

La qualité d’une petite présence

Le flocon de neige.
Le ciel, rendu visible.

Le ciel étoilé, un bout de nuage qui traîne, un cri de mouette, l’immensité.

Dans le flocon givré, le ciel se déploie comme une prairie que butinent des abeilles gelées. Un pommier, un bourgeon, cristallisés, s’observent en silence.

J’observe le flocon, la qualité de cette petite présence, et je me laisse fondre.

Prologues de Châlons en Champagne

Thursday, December 17th, 2009 by Marion Colle

Prologue

Tous les soirs, j’écrirai un petit texte sur l’artiste. Un “mot à l’artiste”. Et je le donnerai à lire à quelqu’un dans le public.

J’irai à la ligne. La machine à écrire glisse et elle fait mal aux doigts.

Surtout, il faudra que le public voit vraiment quelque chose dans la lumière

Sexe de l’artiste: masculin

Sexe de l’auteur: féminin

une date, un spectacle, un lieu, un texte.

Je commence…

Vendredi 4 décembre. Répétition. Châlons en Champagne.

L’homme est d’abord un homme, où qu’il regarde. Tous les petits garçons rêvent de voler, ou de devenir marins, ou de chasser le plus gros cerf et le ramener ensuite chez lui pour le manger.

Le problème c’est qu’il n’a pas de bon fusil pour chasser. Il a un piège, un énorme piège, dans lequel la bête pourrait se prendre. Mais c’est un piège compliqué à installer, pas fiable à tous les coups. Pas sûr que la bête meure en direct, peut-être qu’elle va souffrir longtemps avant d’expirer.

Non, un gros coup de fusil dans la tempe ce serait plus radical. Plus efficace, plus viril. Poum, la bête meurt, la bête s’écrase au sol.

Ou bien pêcher. Ou bien voler. Le but, c’est qu’il ait quelque chose à bouffer après.

Urban Rabbits, première du 10 décembre 2009

J’avais envie d’écrire un texte sur l’essence de l’art qui est (je cite) “le se mettre à l’oeuvre de la vérité de l’Etant”.*

Mais chercher la chose dans la chose, l’oeuvre dans l’oeuvre, l’essence dans l’essence, le cercle dans le cercle, ça crée un tourbillon.

Pire: ça tourne en rond. Voilà. Penser l’essence de l’art, ça fout le tournis. Par contre, si l’on regarde une oeuvre en face, bien en face, une oeuvre à l’oeuvre, si l’on regarde cette oeuvre dans les yeux, avec les yeux, avec le coeur, dans ce face à face il y a soudain de la lumière, une lueur, une prière, un autre regard que le sien, du vide, du fracas, la rage d’un argument, la précision d’un geste, de la folie, une teneur. Soudain, l’oeuvre a du poids. L’être aussi.

L’Etant s’envole, la vérité n’a pas de goût, mais la réalité est là, lourde et pleine. Il se passe alors quelque chose qui ne désemplit pas: le tourbillon est devenu cercle, la chose existe, l’essence se respire, l’oeuvre est là, debout, à côté de Rémy. Elle lui dit coucou et rien ne s’achève.

* heidegger, “chemins qui ne mènent nulle part”

Urban Rabbits le 11 décembre 2009

Ce soir, il y a de vrais gens. On les reconnaîtrait entre mille. Ils ont un brin de courage dans les yeux, une fleur dans les cheveux, un pas, une allure, une idée en tête qui accompagne leur entrée dans le chapiteau. Ils entrent, franchement.

C’est rare de croiser des belles personnes, par hasard, sur son chemin. Souvent, l’odeur et l’aspect voilent le masque, et le masque couvre le visage de celle ou celui qu’on avait pris pour.

Les arbres poussent parfois de travers. Ils sont tordus. Mais ils ont une droiture, un tuteur interne, une logique de sève qui les rend beaux.

Les personnes les plus tordues sont-elles les plus belles?

La vérité a-t-elle quelque chose à voir avec cette torsion de l’aspect?

Peut-on se tordre le coeur, et oser montrer son vrai visage?

Urban Rabbits le 12 décembre 2009

Je commence à écrire, plus d’encre sur le ruban.

Je continue d’écrire, sur les corps contraints.

Urban Rabbits le 13 décembre

Je suis assise à la gauche de Marie. Elle est blonde, et petite.

Ensemble, nous nous posons quelques questions existentielles. Nous parlons de nos blessures, de nos parents et des autres.
Derrière moi, un monsieur s’interroge sur la feuille de salle: “Comment être authentique et sincère? ” lit-il à haute voix.

Sous mon foulard, je cache la machine à écrire. Sous ses airs espiègles, Marie cache un petit cerveau bien affûté. J’ai le poing bandé, à cause de mon entorse au pouce. Marie s’est fait rouler sur le pied par un grand à vélo, à l’école.

Pied et poing liés, nous regardons Rémy.

L’authenticité, c’est avant tout une question de regard partagé, dans un élan spontané. De la sincérité de ce regard découle le déroulé de l’histoire, et un sentiment de réel, palpé au présent. Marie et moi, Rémy et son cercle, le chapiteau, la ville, la nuit, les autres: nous sommes là. Et le lapin court…

Urban Rabbits le 15 décembre

Je n’ai pas toujours de grandes idées. Souvent, je pense à des choses simples. Au repas. A ma famille. Au quotidien.

Je ne pense pas toujours avec ma tête. Souvent, j’ai des envies et des pulsions primaires. Le sexe. La bouffe. Le repos.

Je n’agis pas toujours avec passion. Souvent, je prépare de petites actions basiques. Une sauce vinaigrette. Un rendez-vous. Une chose à jeter.

Je ne fais pas toujours des gestes conséquents. Souvent, je bouge sans raison, instinctivement. Je fais l’amour. Je fais la sieste. Je dévore un steack.

L’idéal serait de choisir, chaque fois, la personne avec laquelle on aimerait partager l’incertitude de ces moments où l’on pense pas, où l’on n’agit pas vraiment, où l’on ne fait rien de particulier. L’idéal serait de trouver cette personne, de vivre avec.

Et de ne plus jamais regarder le quotidien de la même façon.

Urban Rabbits le 17 décembre 2009

Les enfants aiment qu’on leur raconte des histoires. Mais pas n’importe laquelle. Ils ont tous une histoire préférée.

Quand j’allais chez mes grand-parents maternels, à Belfort, j’avais aussi mon histoire préférée. Et vous ne me croirez peut-être pas, mais c’était l’histoire d’un lapin qui se réveillait, tiraillé par la faim, et qui descendait dans les potagers faire son pique-nique. Je ne me souviens plus si le lapin avait un nom. Je ne crois pas. Je crois que c’était un simple lapin, avec deux grandes oreilles et un pelage doux.

Il sortait de sa cachette, de nuit, et galopait du haut de la colline jusqu’au bas, dans le village. Il passait sous le grillage barbelé,” hop” (ma grand-mère faisait très bien le “hop” du passage sous le grillage barbelé), et ensuite il commençait son souper (ma grand-mère susurrait le mot “souper” à la perfection, on sentait le fumet de la soupe rien qu’en regardant ses lèvres remuer).

Là c’est le coeur de l’histoire. Le repas. A table, monsieur Lapin! Il se frotte les babines, remue la queue et croque à pleines dents un bon gros bouquet de persil frais, puis il grignote quelques carottes, deux-trois navets et une énorme salade frisée.  Hum…  Ensuite, il enchaîne avec une branche de céleri, une poignée de radis roses à souhait, le tout accompagné d’une feuille de laitue par-ci, d’une branche de basilic par-là. Il lape les gouttes de rosée sur les fraisiers pour se désaltérer. Son ventre est tout rond, il commence à se sentir bien rempli. Mais il y a encore le dessert! Les fraises, la menthe parfumée, et les tomates cerises, sucrées comme de petits fruits confits. ça y est, il est rassasié. Il s’assoit sur ses pattes de derrière et entreprend de se nettoyer la moustache, lorsque tout à coup il entend le coq chanter. C’est le petit matin! Déjà! Les chiens et le propriétaire du potager commencent à s’activer dans la maison toute proche! Il est grand temps de déguerpir. Mais Lapin a trop mangé, il est lourd! Il s’avance jusqu’au grillage, mais il est trop gros, il ne passe plus sous les barbelés qui s’accrochent à ses poils gris, le griffent et l’empêchent d’avancer. Il force, se plaque au sol, pousse de toute la force de ses petites pattes… Le chien sort de la maison et commence à aboyer! Terrorisé, Lapin gratte la terre, gratte, gratte et, “ouf” (Mamie faisait très bien le “ouf” aussi, en écho au “hop” léger du début de l’histoire) il passe enfin sous le grillage. Mais il reste encore la colline à gravir! Son terrier lui semble bien loin, mais il ne perd pas courage et se met à courir aussi vite qu’il peut. Son estomac lui pèse, il sent le souper brinquebaler, sa panse balloter, mais il continue de courir. Hop, le voilà presque à mi-chemin. Le chien court derrière lui, il entend son souffle rauque et les cris du maître qui l’encouragent. Lapin accélère, accélère. Il est maintenant à la moitié du chemin. Il a mal au coeur, il a l’impression qu’il ne va jamais réussir à rejoindre son terrier douillet. Des larmes de détresse palpitent aux coins de ses yeux, le jour est presque là. Soudain, il aperçoit l’arbre et derrière l’arbre, le trou, son trou, sa maison, son refuge. Un dernier effort, et il roule dans son terrier, épuisé, apeuré.

Tout est calme, il n’entend plus les bruits de l’extérieur. Le chien flaire au pied de l’arbre puis rejoint son maître, au bas de la colline. Lapin est tranquille. Il a réussi. Il se met en boule, ferme les yeux, respire profondément et s’endort. Rassuré.

Je ne ferai pas de lecture critique de mon histoire préférée. Je pense qu’elle parle d’elle-même.

Peut-être j’aimerai juste préciser que la seule différence entre le chapiteau et le terrier du lapin de mon histoire préférée, c’est qu’on n’y est jamais vraiment seul, pour digérer. Et que la digestion collective se fait parfois avec les chiens, les maîtres des chiens et toute la chaîne alimentaire.

Fin de l’histoire.

MARION