Urban Rabbits, du 31 juillet au 7 août
Relié
Il y a entre la piste et moi un long fil continu, un long fil tissé de larmes, d’attentes, d’escargots, d’allers, de retours, de venues improbables, d’histoires rares, de passé, de présent-
de présent tellement présent
il y a aussi des fils invisibles qui vont de l’intérieur de moi vers le monde, il y a mille fils qui vont de moi vers la piste et de la piste vers le monde
ces milliers de fils tissent une grande toile, forment des liens -invisibles certes- mais profonds, des liens si profonds qu’il n’y a rien de serré, de compact, juste de la transparence pure.
Il y a entre tous ces fils des images en errance
et entre toutes ces images en errance des fils enroulés sur eux-mêmes comme de petits chiots sages et humides.
Il y a aussi des fils errants des fils solitaires des fils qui vont du monde vers le ciel et se perdent entre les regards des dieux.
On n’y suspend parfois, dans le doute.
Etouffé
un filet d’air un brouhaha quelques voix et déjà
un filet de voix – ta voix- et celles de tous ceux qu’on aime déjà
un filet d’eau, qui part de la source, et alimente toutes les sources
tous les cours d’eau, toutes les rivières -rivières et affluents
un filet d’air: un filet d’amour pris dans un filet d’amour
à la pèche nous sommes nombreux et souvent de plus en plus nombreux
heureusement il y a sur la terre juste assez de hauteur pour être si nombreux à lancer sa ligne
un filet de brouhaha de l’air vite nous pouvons étouffer d’une minute à l’autre, nous pouvons ne plus aller vers aucune évolution et rester seul dans une solitude sans fond sans faille une solitude qui ne fait aucun bruit, une solitude qui prend feu qui prend feu une solitude où l’humaine condition prend feu où il n’y a plus aucune chance de voir s’élever
un filet de terre
autant prendre de la vitesse et de l’avance
autant prendre dans ses filets le plus de pierres et de souvenirs possible
et les emener avec amour.
Bercé
J’apprends à becer la lumière
je prends le rayon solaire, le le reçois -puis je le réduis en poussière.
Puis j’apprends à nouveau à aimer la lumière.
Il y a chaque matin un soleil plus franc que la veille il y a chaque jour nouveau de la joie à se tenir là -face au soleil
la franchise de ses rayons me berce -ou l’inverse
je ne sais pas toujours voir dans la lumière
mais je vois ma main -elle est toute autre
j’apprends à bercer la main autre prise dans un rayon
j’apprends à être celui que je suis dans la lumière
la lumière est là
le jour l’emporte
je veux croire que le jour l’emporte toujours.
JE SUIS SEUL DANS UNE PIECE NOIRE ET SOUDAIN-
parce que je sais d’où vient la lumière, je peux donner de la clarté à toute chose, je peux donner de la vivacité à mes paroles
glisser le soleil à l’intérieur du langage,
feuille d’or entre les feuilles d’or.
Troué
Pas à pas un bruit pas à pas je regarde
ce qui entre ce qui sort ce qui entre à nouveau ce qui resort
petit à petit se construit une origine
dans ma famille il y a une façon de se regarder et de ne pas prendre en compte l’image de l’autre il y a une manière de se parler de se toucher le cerveau de se gratouiller le creux de la main avec le brin d’herbe de se mettre en chagrin de porter le chemin de ranger les affaires une par une puis toutes par toutes puis plus aucune
il y a une manière d’ouvrir la fenêtre et de voir parfois entre les gouttes quelque chose qui ressemble à une immense tendresse
il y a dans ma famille l’innaccueil la précipitation le précipité propre à chaque famille toute une mythologie qui commence avec la peur et continue dans la peur pour finir par se mordre la queue
sur une piste
quand l’homme qui est en moi devient la femme que je suis je sens
que je reprends souffle
ma mythologie est une bête sur une feuille d’arbre
elle n’est pas plus grande que ça, elle prend l’espace et le troue.
Radoté
l’écho répond présent
puis l’écho me reprend: cela commence par une longue vibration dans le ventre, cela remonte par l’échine, le long du dos, entre les omoplates, dans le cou -cela fait des frissons- il y a comme une lente remontée de l’émotion qui passe par tout le corps
j’y réponds
mot pour mot pour mot pour mot
l’écho me reprend comme une malédiction
mile choses reflétées mille pensées mille manières de se répéter
radot pour radot pour radot
le mot radoté rapporte gros, il y a-avec la petite distance du radotage- la possibilité d’une complicité, l’espace du “mot en trop”
il y a parfois aussi dans le mot radoté une autre image que celle à laquelle on s’attendait
le mot est l’écho de l’émotion traversée
elle est l’écho de sa propre sonorité
il remonte à la source.
Fini
Pour la dernière, on pourrait se mettre tous et toutes autour d’un feu, on pourrait se tenir par la main et tenir aussi des bougies dans la nuit qui feraient de petits halos autour de nous
Pour la dernière on pourrait tous se cacher les uns derrière les autres, faire de petites colonnes, de petites enfilades, se mettre en cercle dans un couloir et respirer le peu d’air
Pour la dernière on pourrait vite vite vite courir après la nuit comme dans un mauvais rêve du sang dans les yeux les yeux au fond des poches une écharpe mauve au cou de quoi manger dans un sac ou dans le ventre
on verrait la nuit devant nous et on foncerait droit sur elle
pour la saluer
Et ce serait le matin
on aurait fini de tourner, on aurait fini de se retourner, de reprendre, de recommencer les mêmes gestes
on en aurait fini avec la nuit qui revient sans cesse.
Pour parler ensemble,
il ferait jour.


