Urban Rabbit a été pris en otage, plusieurs mois de suite. On l’a arrêté juste au moment où il s’apprêtait à embarquer clandestinement sur un bateau en partance pour Malte. On l’a attrapé à l’aide d’un filet utilisé d’ordinaire pour capturer de grosses proies et on lui a immédiatement appliqué sur les narines un coton imbibé qui sentait fortement l’alcool. Puis : plus rien.
Il s’est réveillé près d’un champ, en compagnie de chevaux en liberté.
Il regarda le champ. Il n’en avait jamais vu d’aussi verdoyant de toute sa vie d’herbivore. C’était un champ immense qui s’étendait à perte de vue. Urban Rabbit sursauta, pris d’une réminiscence soudaine. Mais où était la piste cyclable ? Les cyclistes ?
Il ne reconnaissait rien autour de lui. Il avait beau regarder ce champ, ce champ ne lui disait rien. Il étira ses pattes et s’assit sur son pompon. Il était temps de faire un petit bilan physique et moral.
Bouche sèche et pâteuse, ventre vide, oreilles… coupées ! Il essaya de se passer une patte derrière l’oreille gauche et ce qu’il toucha l’effraya : un bout de peau sec, un moignon. Idem côté droit. Il lissa son poil qui était très sale, ce qui indiquait clairement qu’il n’avait pas fait sa toilette depuis longtemps. Très longtemps. Combien de temps?
Il respira un grand coup.
Il se sentait étranger à lui-même. Pourtant une certitude l’habitait: on ne lui avait pas coupé les oreilles « gratuitement ». Il y avait un sens à tout cela, un sens caché peut-être, ou un double-sens. Mais un sens profond. Cela, Urban Rabbit en était sûr. Il avait indéniablement fait un véritable saut de lièvre dans l’histoire de son évolution personnelle. Un saut qualitatif qui le plongeait au coeur de sa propre existence, dans ce vaste champ de verdure.
Rien ne serait plus jamais comme avant. A partir d’aujourd’hui, il y aurait un before et un after. Comme chez les humains, avec leur homme relevé d’entre les morts. Ses oreilles mutilées frémirent d’émotion.
Soudain il entendit un bruit de moteur. Ça vrombissait à sa droite. Il détourna sa tête engourdie et vit alors des hommes attroupés. Des hommes ! Il les reconnaissait ! C’était l’espèce des hommes cyclistes ! Les révolutionnaires ! Ceux qui marchent sur les mains et dorment dans les caravanes ! Ils avaient dû subir une évolution foudroyante eux-aussi car ils n’avaient plus de vélos mais de gros camions articulés, de véritables engins de guerre qui dégageaient une odeur nauséabonde. Urban Rabbit toussota et s’approcha.
A peine était-il arrivé à leur hauteur, que les gigantesques machines se mirent à vrombrir de plus belle. Il sauta daredare sur le marchepied et jeta un rapide coup d’œil à l’intérieur. Deux hommes étaient assis dans une spacieuse cabine. Il se glissa subrepticement à l’intérieur et se cacha sous la banquette arrière. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il était épuisé. Juste avant de tomber dans un profond sommeil, il entendit deux phrases qu’il n’eut pas la force d’essayer de recontextualiser : « On est en Roumanie » dit l’un. « ça c’est le cirque » répondit l’autre. Puis : plus rien.


