Posts Tagged ‘journal d’Urban Rabbit’

Urban Rabbit: le retour ou la parabole du champ verdoyant

Wednesday, June 9th, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbit a été pris en otage, plusieurs mois de suite. On l’a arrêté juste au moment où il s’apprêtait à embarquer clandestinement sur un bateau en partance pour Malte. On l’a attrapé à l’aide d’un filet utilisé d’ordinaire pour capturer de grosses proies et on lui a immédiatement appliqué sur les narines un coton imbibé qui sentait  fortement l’alcool.  Puis : plus rien.

Il s’est réveillé près d’un champ, en compagnie de chevaux en liberté.

Il regarda le champ. Il n’en avait jamais vu d’aussi verdoyant de toute sa vie d’herbivore. C’était un champ immense qui s’étendait à perte de vue. Urban Rabbit sursauta, pris d’une réminiscence soudaine. Mais où était la piste cyclable ? Les cyclistes ?

Il ne reconnaissait rien autour de lui. Il avait beau regarder ce champ, ce champ ne lui disait rien. Il étira ses pattes et s’assit sur son pompon. Il était temps de faire un petit bilan physique et moral.

Bouche sèche et pâteuse, ventre vide, oreilles… coupées ! Il essaya de se passer une patte derrière l’oreille gauche et ce qu’il toucha l’effraya : un bout de peau sec, un moignon. Idem côté droit. Il lissa son poil qui était très sale, ce qui indiquait clairement qu’il n’avait pas fait sa toilette depuis longtemps. Très longtemps. Combien de temps?

Il respira un grand coup.

Il se sentait étranger à lui-même. Pourtant une certitude l’habitait: on ne lui avait pas coupé les oreilles « gratuitement ». Il y avait un sens à tout cela, un sens caché peut-être, ou un double-sens. Mais un sens profond. Cela, Urban Rabbit en était sûr. Il avait indéniablement fait un véritable saut de lièvre dans l’histoire de son évolution personnelle. Un saut qualitatif qui le plongeait au coeur de sa propre existence, dans ce vaste champ de verdure.

Rien ne serait plus jamais comme avant. A partir d’aujourd’hui, il y aurait un before et un after. Comme chez les humains, avec leur homme relevé d’entre les morts. Ses oreilles mutilées frémirent d’émotion.

Soudain il entendit un bruit de moteur. Ça vrombissait à sa droite. Il détourna sa tête engourdie et vit alors des hommes attroupés. Des hommes ! Il les reconnaissait ! C’était l’espèce des hommes cyclistes ! Les révolutionnaires ! Ceux qui marchent sur les mains et dorment dans les caravanes !  Ils avaient dû subir une évolution foudroyante eux-aussi  car ils n’avaient plus de vélos mais de gros camions articulés, de véritables engins de guerre qui dégageaient une odeur nauséabonde. Urban Rabbit toussota et s’approcha.

A peine était-il arrivé à  leur hauteur, que les gigantesques machines  se mirent à vrombrir de plus belle. Il sauta daredare sur le marchepied et  jeta un rapide coup d’œil à l’intérieur. Deux hommes  étaient assis dans une spacieuse cabine. Il se glissa subrepticement à l’intérieur et se cacha sous la banquette arrière. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il était épuisé.  Juste avant de tomber dans un profond sommeil, il entendit deux phrases qu’il n’eut pas la force d’essayer de recontextualiser : « On est en Roumanie » dit l’un. « ça c’est le cirque » répondit l’autre. Puis : plus rien.

Doutes d’un lapin extraordinaire

Saturday, February 27th, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbit est un peu malade. Des peurs inhabituelles l’habitent. Il se demande si c’est lié à l’âge, à l’hiver qui dure, à la société. Si c’est lui ou les autres qui suscitent ces peurs. S’il a vraiment peur, c’est-à-dire peur de la peur, ou s’il a seulement quelques doutes concernant son évolution.

Il faut dire que depuis qu’il s’est mis en tête de savoir vraiment qui il est, il s’est quelque peu coupé de sa vie d’avant. Il est devenu quelqu’un d’autre, un autre lapin. Certes, de nouveaux horizons se sont ouverts à lui, il respire mieux, il pense plus. Mais il a pris aussi de la hauteur et donc, parfois, les choses, les êtres, lui semblent loin. Oui, c’est cela. Il s’est éloigné des autres lapins. Il ne drague plus, ne sort pratiquement pas, il parle très peu.  Il fait de longues apnées, il erre.

Cela fait longtemps qu’il n’a pas croisé de cyclistes sur la piste cyclable.

Cela fait longtemps qu’une lumière ne l’a pas saisi, dans sa nudité originelle.
Cela fait longtemps, oui vraiment longtemps, qu’il n’a pas serré une coquine lapine.

Il n’est pas pour autant devenu un sage, ni un bouddha rabbit. Il ne ressent pas d’état mystique. Il est seulement un peu perdu, étourdi. Le manque de vitamines. Le froid. L’humidité des terriers. Il faut que le printemps arrive, peut-être qu’il fasse une cure de carottes rissolées ou d’herbes plates, un masque revigorant au gingembre, qu’il croque quelques pousses, suce quelques pastilles.

Il regarde beaucoup la télé. Critique beaucoup le monde. Ne s’engage plus que dans des sentiers rebattus. Il lit la presse, écoute la radio, s’informe trop, s’intoxique. Il a pris quelques rides, des tics, des habitudes ridicules (la promenade le soir, le long du champ-à remplacer peut-être par un long jogging ou un rêve éveillé) et parfois il a du mal à s’endormir. Oui, Urban Rabbit est un peu malade. Même,des fois il vomit. Il aimerait se dire que les choses avancent sans lui, mais ce n’est pas le cas.

La peur est là : disparaître de la surface de la terre sans avoir élaboré une seule raison d’être. Sans avoir vraiment aimé, joui, ri.

Heureusement, le printemps n’est finalement pas loin. Heureusement, il est lucide. Heureusement, il a des ressources. Il faut qu’il reprenne l’analyse des êtres humains par exemple : c’était une bonne énergie, cela lui donnait envie de se lever le matin. Observer la création de ces circassiens sous chapiteau, c’était un peu aller au boulot, dans un laboratoire géant, pour le plaisir. Il y avait toujours de nouvelles choses à regarder, des attitudes, des cascades, des élans. Il y avait toujours un peu d’humour, de la distance, de la réflexion. Une relation humaine à découvrir. Une émotion qui l’envahissait, une sensation qui le transcendait. Maintenant que le spectacle était créé, et qu’il était entré dans la dimension de la représentation, quelque chose était tombé : c’est comme si soudain Urban Rabbit était redevenu un petit animal anodin, quelconque, inutile. Comme s’ils n’avaient plus besoin de lui.
Et ça- ça le faisait souffrir.

Est-ce qu’on allait l’emmener en tournée ? Est-ce qu’on s’était d’ailleurs seulement posé cette question ?

Urban Rabbit avait peur de l’avion.

Urban Rabbit, un label?

Saturday, February 13th, 2010 by Marion Colle

Ça y est, ce qu’il avait prédit est arrivé : son nom est placardé partout dans la ville, sur les murs, dans les couloirs du métro, « Urban Rabbits » par-ci, « Urban Rabbits » par-là. Du jour au lendemain, il s’est retrouvé affiché et tagué dans le tout Paris. Clairement, il venait de s’inscrire  dans « le paysage urbain », comme on dit. Il s’ensuivit que notre cher lapin se posa de nombreuses questions, concernant ses droits d’auteurs, ses droits à l’image, l’exploitation de son aura, de son nom, de ses initiales ! U.R ! A quand les T-shirts et les casquettes U.R ? Les boissons énergétiques à base d’herbe prémâchée pour teufeurs du samedi soir ? DRINK U.R and the speed rabbit power will be in you !

Urban Rabbit se demande à quel degré de conscience il est, exactement. Bon en tant que lapin, il sait où se situer. Mais en tant qu’artiste ? A-t-il une conscience artistique ? A-t-il « de la présence » ? Est-ce que d’autres se reconnaissent à travers lui ?

Une chose le fâche profondément. On a pluralisé son nom ! Lui, l’unique, l’irremplaçable Urban Rabbit est devenu un genre. Un groupe. Voire même une appellation.  Il est devenu Urban Rabbits ! Au pluriel !

Ou bien… Ou bien ils sont plusieurs ? Plusieurs,  comme lui ? Soudain Urban Rabbit est pris d’une angoisse terrible : ils sont partout, ils ont envahi l’espace rurbain, les rabbits, les rabbals, les affreux  lapins mutants, les rongeurs morfales, les lapins turbo, tapis dans les fourrés autoroutiers, dévoreurs de roues de vélo, anarchistes, lièvres punks percés et tatoués, squatteurs de terriers underground, fumeurs de pousses de carottes,  hases délurées, lapins nains et palustres,  péril lapereau, au secours, ils osent tout, ils arrivent, ils explosent tout sur leur passage : les lapins attaquent en caravane rose.

Urban Rabbit n’aime pas la violence.

Il regarde l’affiche. On voit la route, la fin de la route et la caravane rose, qui vole dans les airs.

Urban Rabbit réalise qu’il est resté incognito. On n’a pas mis sa photo sur l’affiche. Alors il signe, en bas à gauche.

Pour faire valoir ce que de droit.

Le retour au terrier natal

Tuesday, January 19th, 2010 by Marion Colle

Urban Rabbit n’a rien contre Noël. Il apprécie assez les cadeaux, les retrouvailles, et surtout il a un net penchant pour les carottes râpées au miel, plat de fête dans son terrier natal depuis dix générations (lui-même tient la recette de son père, qui lui-même la tenait de son père qui lui-même la tenait de son père qui lui-même la tenait de Bugs Bunny- à ce qu’on dit). Il lui arrive parfois aussi de décorer la traditionnelle racine de radis avec des guirlandes lumineuses.

Surtout, à Noël, Urban Rabbits aime se promener dans les allées de terriers, illuminées pour l’occasion. Les odeurs, les saveurs à ce moment-là précis de l’année sont différentes : le froid donne une couleur particulière à la terre. Oui, c’est cela qu’il préfère, la terre de Noël, congelée, tendue. Les terriers eux-mêmes retrouvent quelque chose d’originel : la nature n’est plus loin. Les lapins chantent les chants des anciens. Urban Rabbits se sent profondément touché par ces chants. Ça réveille quelque chose de primitif en lui, il se sent des affinités avec tous les rongeurs du monde, vieux lièvres édentés, jeunes castors farfelus et téméraires, ratons, laveurs, débroussailleurs, explorateurs ou sédentaires.

Father Rabbit Noël passe déposer les cadeaux en creusant de subtiles galeries que les enfants lapins découvrent au petit matin. Il creuse la terre comme au bon vieux temps. Bien sûr il est maintenant équipé de petites machines qui avalent la terre et la recrachent derrière lui, mais les enfants pensent encore qu’il utilise une pelle et un sceau, avançant ainsi de terrier en terrier, à la sueur de son front, son traîneau tiré par six taupes habillées de peaux de renard.

La tradition, c’est toute une histoire chez les lapins. Car le rapport à la terre a changé. Le lapin des champs est devenu peu à peu un lapin des villes, malgré lui. Le goût du confort l’a transformé, insidieusement. Les familles sont de plus en plus éclatées, on change de terrier comme de chemise selon les saisons – terrier d’été, terrier d’hiver- et on a même vu apparaître ces vingt dernières années des classes sociales comme chez les humains. Il y a même certains lapins pour lesquels Noël est une fête à l’américaine, une fête commerciale, une fête bourgeoise, une invention capitaliste, une arnaque. Ces lapins méprisent les carottes râpées de Noël et les racines décorées, et encore plus ceux qui les décorent. Souvent, ils créent des communautés, regroupent leurs terriers, fabriquent du pâté aux herbes et mettent en bocaux leurs récoltes de carottes naines. Ils tissent des liens avec les populations locales, jouent de la guitare avec les coccinelles, font de grandes marches anti-poubelles et des manifestations « mort aux cyclistes » car ils considèrent l’être humain comme un animal irresponsable, polluant, mécontent et dangereux.

D’autres cultivent les traditions et ne s’en portent pas plus mal.

La majorité des lapins, toutes classes sociales confondues, fêtent le nouvel an. Cela se déroule souvent dans le terrier des ancêtres, c’est à dire dans le terrier le plus reculé, le plus enfoui, à l’abri des pétards et des feux d’artifice. Il arrive aux lapins de pleurer, de joie, en se caressant les oreilles, mutuellement.

Maintenant que tout cela est passé, Urban Rabbit se pose seulement une question : sera-t-il seul en 2010 ? Moins seul ? Plus seul ? Et seul avec qui ?

Lapins bleus

Friday, December 11th, 2009 by Marion Colle

- Georges…tu dors?

- Non. Qu’est-ce que tu veux?

-Faudra avoir des lapins de couleur différente, Georges.

- Oui, bien sûr, dit Georges somnolent. On en aura des rouges, des verts et puis des bleus, Lennie. On en aura des millions.

- Avec des longs poils aussi, Georges, comme j’ai vu à la foire de Sacramento.

- Oui, avec des longs poils.

- Parce que je pourrais aussi bien m’en aller, Georges, et aller vivre dans une caverne.

- Tu pourrais aussi bien aller te faire foutre, dit Georges. Ta gueule maintenant.

DES SOURIS ET DES HOMMES, J. Steinbeck

Urban Rabbit et son bonnet

Sunday, November 29th, 2009 by Marion Colle

Il y a du vent, beaucoup de vent et Urban Rabbit a sorti son bonnet avec les deux grands trous pour les oreilles. Il en avait un super avant, un bonnet avec des protections exprès, c’était sa grand-mère qui l’avait tricoté, mais il l’avait perdu un soir où il était bourré. Il l’avait échangé contre un porte clef, moche d’ailleurs, pour prouver qu’il n’était pas sentimental et n’attachait aucune importance à la valeur affective des objets.
Il s’était fourré le doigt dans l’œil ce jour-là, et maintenant il s’en mordait les pattes parce que, putain, il avait vraiment froid au bout des oreilles.

Il y avait beaucoup de vent et Urban Rabbit était toujours rêveur, les jours de grand vent. Il avait des envies de voler, de s’étendre dans l’espace, de tout son long, de flotter dans les airs.

C’est tellement con qu’il y ait des espèces qui volent, et des espèces qui ne volent pas. Ça crée forcément de la jalousie et ça alimente les fantasmes. S’ils avaient des ailes, les jeunes circassiens du chapiteau ne perdraient pas leur temps à se balader sur des fils ou à se suspendre à des cordes. Ils chercheraient d’autres sensations. Peut-être même qu’ils chercheraient justement à ne jamais se décoller du sol, à rester ventousé, cloué par terre, ils seraient en perpétuel quête de lourdeur, de pesanteur. Ils rêveraient d’être un caillou, un lapin, d’avoir des jambes et de pouvoir s’ancrer, quelque part.

Au lieu de cela, ils aiment sauter, prendre des élans et s’envoyer en l’air. Et souvent ils chutent. A  croire qu’ils aiment ça, chuter. Faire semblant d’être des héros et finalement redevenir des êtres normaux. Ou alors peut être que les gens normaux sont des héros, comme tous ces lapins qui ne font pas parler d’eux, qui font leur vie, dans les champs, ou a proximité des grandes villes, et qui accomplissent pourtant de grandes choses : fonder un terrier, organiser des excursions, fuir les chasseurs et revendiquer leurs libertés, sans faire de grands discours.

Il y a du vent et U.R se sent seul. Il se dit qu’il serait temps pour lui de développer aussi une pratique artistique, pour exprimer qui il est.

Il se dit aussi qu’il a été très bête le jour où il a échangé son bonnet contre un porte clé. Parce qu’il est terriblement sentimental, au fond.

Les observations d’U.R à Châlons en Champagne

Friday, November 20th, 2009 by Marion Colle

Observation 1

Le lapin va à Carrefour. Il a besoin de faire des courses. Il a depuis longtemps dépassé le stade des provisions.

Il voit des carottes. Il voit des yaourts. Il voit des humains, qui choisissent des carottes et des yaourts.

Il n’a pas envie de faire la queue à la caisse avec les êtres humains.

Il n’a pas la carte de fidélité.

Il est dans l’impasse.

En plus c’est un lapin, on ne le voit pas ou bien on lui marche presque dessus, les êtres humains ne sont pas encore assez évolués pour imaginer qu’Urban Rabbit puisse faire des courses au supermarché.

C’est vrai que c’est une idée étrange.

Pourquoi manger ici plutôt que dans les champs ?

Pourquoi échanger de l’argent contre des carottes ?

U.R décide de rentrer chez lui.

Il  va réfléchir à son de régime alimentaire.

Oui, peut- être que c’est ça la solution : continuer le changement, ne pas renoncer à son évolution.

Observation 2

Si Urban Rabbit avait rencontré Lapinette, peut-être qu’il aurait été un animal tout autrement sexué.

Je m’explique.

Lapinette est une peluche. Lorsque j’étais enfant, j’ai décidé que c’était une peluche femelle.

U.R est un lapin. Il fait partie d’une espèce rare, celle des lapins classés dans le genre des herbivores évolués asexués – autrement dit- il est unique, ne pense pas à se reproduire et se situe à la frontière du réel pour poursuivre son évolution.

Sans cesse sur le qui-vive, il cherche des solutions à son quotidien et se dirige vers lui-même.

Il est amoureux parfois des cyclistes qu’il suit- leur sillage sent bon.

Il croit pouvoir rêver mais n’y arrive pas encore tout à fait.

Ses pensées sont naturelles – le sexe n’y joue aucun rôle.

Il a un pompon à la place du cœur et un moteur à la place du sexe.

Il est toujours en mouvement.

S’il avait été une peluche, ma peluche, il aurait été une femelle.

Mais comme il est libre, il respire seul et fait des choix qui lui sont propres.

Son genre est : neutre.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il est insipide et n’a pas de pulsions.

Mais ses pulsions sont, par essence, celles d’un herbivore évolué asexué. Il ne mange pas pour se reproduire et ne cherche à manger pour ses petits.

Ses besoins sont –pour ainsi dire- spirituels. Ils nourrissent sa quête.

Urban Rabbit, une inspiration vivante (il pleut)

Thursday, November 5th, 2009 by Marion Colle

Grosses pluies, l’eau ruisselle.

Les lapins restent le plus possible à l’abri de l’humidité, dans leurs terriers. Ils boivent des thés et commencent à faire provision de chocolats, pour l’hiver. Lorsqu’ils doivent aller travailler, ils mettent des imper discrets et sortent dans la ville, en petits groupes. Lorsqu’ils sont collés les uns aux autres, ils sont protégés des gouttes froides, et la chaleur de leurs poils fait barrière à l’intempérie.

Sous le chapiteau, les garçons s’amusent avec un gros objet : c’est la sphère de Vasil. Elle ne les protège pas de la pluie mais ils se serrent malgré tout les uns aux autres, pour éprouver des choses. Le chapiteau est une sorte de terrier pour humains. Pour humains qui créent des choses. Ensemble.

A côté du chapiteau, il y a les terriers des artistes, caravanes, camions, mobile homes. Ils boivent aussi des thés. Ils vont s’étirer dans la salle polyvalente, bavardent, se musclent, écrivent dans des petits carnets ce qu’ils ont fait dans la journée.

Dans un mois, à peine plus, le spectacle sera montré, joué, pour la première fois. Tout ou presque reste à inventer. Le jeu, le rythme, la rencontre avec le public sont encore à trouver.

Arpard nous répète plusieurs fois par jour qu’il faut y croire. Il y croit lui, et les lapins aussi.

D’ailleurs les lapins ont reçu aujourd’hui, chez eux, la petite carte postale qui présente le spectacle. Ils sont fiers d’être source d’inspiration pour le cirque et le théâtre. Fiers, parce qu’ils vont être représentés en France et à l’étranger, dans leur singularité, ils sont au cœur de l’histoire puisque les artistes s’identifient à eux, sautent partout, gambadent sur la piste et se posent, à priori, les mêmes questions qu’eux. Urban Rabbit a lu le petit texte qui est écrit sur la carte à sa chérie, Lapinette. Ils venaient de s’accoupler frénétiquement, ils avaient chaud, et ils ont lu le petit texte. Soudain, ils se sont sentis heureux d’exister. En tant que lapins. Ils se sont sentis puissants aussi, et ils ont repris leurs activités sexuelles, très enjoués.

Urban Rabbit se pose seulement une question encore : dans quelle mesure ces humains qui rôdent près de lui ont ils vraiment conscience de son existence ? Est-ce qu’ils ne seraient pas en train d’imaginer l’existence d’Urban Rabbit, de l’imaginer en couleurs et tout et tout, mais dans un coin reculé de leur cerveau ? Est-ce qu’ils auraient cette prétention-là : croire qu’ils ont inventé Urban Rabbit. Urban Rabbit se demande s’il est un concept. Ou un animal.
Et ça c’est une sacrée question. Alors il demande à Lapinette de rentrer dans son terrier, parce qu’il a grave à faire et il n’a plus envie de la sauter. Il faut qu’il planche un peu là-dessus. Il doit y avoir quelques bouquins sur le sujet. Et s’il n’y en a pas, il va en écrire.

U.R : le lapin urbain, un concept à quatre pattes. Ça sonne bien comme titre. Non ?

5 novembre  2009

Urban Rabbit cherche une lapine et les garçons jouent avec de grands utérus

Tuesday, October 6th, 2009 by Marion Colle

BENOIT RESPIRE

Lui tout seul, il est mort. Tout seul il s’ennuie.

Elle, elle a besoin de nous.

Roulade, roulade et petite glissade. Il la regarde, elle bascule. Il recule, elle vient vers lui.

S’écarte, s’écarte. Ecourte le propos.

En même temps, moi tout seul, je suis mort.

Il est là. Il la tient. C’est la spirale infernale : j’ai besoin de toi, tu as besoin de moi, on n’a besoin de personne.

Elle a besoin de lui.

De l’extérieur, c’est évident ! elle a besoin de lui.

En même temps, je sais plus quoi lui dire.

Elle oscille et respire, la spire.

U.B

C’est l’histoire d’un lapin qui entre dans un chapiteau de cirque. Il  était au bord de la route, c’était vendredi soir, il n’avait pas envie de rentrer tout de suite. Il avait envie de traîner, de faire un détour, de ne pas tracer directement vers son terrier.
Pas envie de faire la popote, la discute, la marmotte. Pas envie de tourner en rond chez lui, de voir les visages connus, de dire oui du bout de l’oreille, de remuer le pompon, pour rien. Pas envie de voir sa famille.

Là il aurait aimé sauter une lapine, frénétiquement, sur un bas côté. Lui mordiller l’oreille, lui lécher le poil, lui lisser le museau, et pousser des grognements de joie.
Mais pas de lapine, sur les bords de route. Les lapines ne tapinent pas. Les lapines sont sages et jolies, blanches, elles soignent leur pelage, elles soignent leur look, elles ont des books, des manies, des tics, elles murmurent des choses tout bas parfois, mais on ne sait jamais trop ce qu’elles ont à dire. Peut-être qu’elles n’ont rien à dire. Elles ne savent pas, elles, qu’on peut traîner tard le soir, pour rien, flairer le bitume, et faire des rencontres, humaines, des rencontres, inattendues.

C’est l’histoire d’une lapine qui entre dans un chapiteau de cirque. Vendredi soir, le brushing en vrac parce qu’il y a du vent et que les voitures l’éclaboussent en passant. Elle a marché sur les pattes avant sur plusieurs mètres, elle a les pattes dégueulasses, elle a nické son vernis à ongles. Elle ressemble à rien. Elle s’en fout. Elle est rock and roll. D’ailleurs elle écouterait bien un bon gros morceau de son, comme un bon matelas qu’elle se prendrait de plein fouet, un accident de voiture, un renversement, de quoi chambouler son petit corps de lapine, de quoi déformer les habitudes, la sortir du terrier définitivement.

Personne ne se promène le long des routes.

Elle, elle fait ça depuis très longtemps. Depuis toute petite, elle prend des chemins qui l’amènent de plus en plus loin, l’éloignent de la campagne, l’emmènent vers la ville. Elle aurait aimé naître au fond d’un égout.

Et soudain leurs yeux se croisent, elle, lui. C’est comme une prise mâle qui s’emboîte sur une prise femelle, c’est instantané et électrique. Ils sont chacun à une entrée du chapiteau. Ils vont ensuite peut-être traverser la piste lentement, et faire l’amour ici.
C’est mieux que West Side Story, c’est le grand Amour. C’est du cirque, c’est un bordel, c’est quoi, mais qu’est-ce que tu fous là ? Toi ? T’es pas à la marmite ? Et toi, t’es pas dans ton champs ?

Mais t’es qui ?

C’est comme ça, les rêves, parfois ils se réalisent. Il suffit d’un lieu attirant, d’un moment, d’une lumière. Et des âmes se rencontrent. Maintenant, qu’elle soit réelle, cette lapine, Urban Rabbit s’en fout. Elle est venue jusqu’à lui. Ou alors il est allé à sa rencontre. Bref, en tout cas, ils ont fait du chemin, l’un vers l’autre.
Et après…

VASIL ET SA SPHERE

Elle fait quelques bruits de métal. Il se marre. La pose, elle est dans la lumière.

Ça c’est pas une spirale, c’est pas non plus une mobylette, c’est pas un bébé, une voiture, une lumière, ça c’est plutôt… Tu essaies de le…

Ben voilà. Elle n’est pas méchante, mais il faut être malin avec elle. En fait ça fait dix ans que je fais des recherches sur les trucs et un jour j’ouvre le bouquin de mathématiques, et je vois un objet qui s’appelle Topka. Je me dis putain, ça fait vingt cinq ans que je cherche.

Ce n’est pas un grille pain, ce n’est pas un instrument de musique. Par exemple souvent quand j’étais petit j’imaginais une balançoire qui pouvait m’envoyer ? Ouh ! Des fois j’arrive à contrôler, des fois je n’arrive pas. Mais quand j’arrive à contrôler, c’est trop bien.

Ah, elle peut changer de direction selon la chaleur. Quand il y a des gens plus chaleureux, elle avance toute seule vers eux. Par exemple Rémy, c’est un mec chaleureux, beaucoup de barbe, grandes oreilles… Voilà.

Je voulais vous dire, elle peut rouler sur place, tu peux l’utiliser pour les massages. Après, elle change la direction en fonction de la chaleur et aussi des fois quand il fait très très chaud, elle ne se sent pas bien. C’est beau, hein. Elle brille ! C’est à cause de la lumière.

Je fais des simulations de vaisseau spatial.

Qu vous dire de plus, beaucoup de sensations !

Regardez moi ça monsieur ! c’est beau ! ça brille !

Un grand saut, dans la sphère.

Elle peut être méchante des fois.

Elle tape par terre.

Vous voulez essayer un peu ?

Viennent Rémy, Arpad, Adel, Marc et Rémy. Ils se retrouvent près de la sphère, ils ne parlent pas la même langue. Chacun touche l’objet. C’est tout.

06.10 2009